étudiante qui fabrique un objet

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De quelle manière l’innovation peut-elle contribuer à maintenir une planète habitable pour les générations actuelles et futures ? En effet, depuis longtemps, l’innovation est un moteur de la « compétitivité économique » en contribuant à la croissance des entreprises et des états reposant sur une extraction massive de ressources fossiles. Toutefois, dans un monde aux ressources finies et aux multiples crises (écologique, géopolitique, …), cette finalité n’est plus ni viable ni désirable. Dès lors, de quelle manière l’innovation peut-elle être un levier de transformation vers des sociétés plus à l‘ère de l’Anthropocène où les équilibres géologiques et climatiques sont négativement impactés par les activités humaines, l’innovation ne peut-elle pas être un levier de transformation vers des sociétés plus sobres ?
Un enjeu majeur que nous abordons en ce 21 avril, Journée mondiale de la créativité et de l’innovation.

Une époque marquée par l’impact humain 

Les neuf frontières planétaires. Credit: Azote for Stockholm Resilience Centre, based on analysis in Sakschewski and Caesar et al. 2025

Les scientifiques parlent aujourd’hui d’ère de l’« Anthropocène » pour désigner par l’impact massif des activités humaines sur les ressources de la planète. Pour mesurer cette pression anthropique, les chercheurs ont proposé d’étudier l’évolution de neuf processus biophysiques interdépendants qui agissent comme régulateurs de la stabilité et la résilience du système terre – représenté par ce schéma nommé « Les neuf frontières planétaires ». Pour chacun de ces processus, un seuil à ne dépasser a été déterminé afin de garantir l’habitabilité de la planète pour l’ensemble des êtres vivant. Or, aujourd’hui, l’humanité à dépasser sept frontières sur neuf.

Dans ce contexte, réinterroger la finalité de l’innovation nous semble primordial.

Comprendre nos besoins pour repenser notre manière d’innover 

Pour contribuer à cette réflexion, Andréa Boisadan, enseignante-chercheuse et Stéphanie Buisine, Directrice de recherche à CESI École d’Ingénieurs, nous invitent à questionner nos besoins.

Un besoin peut être défini comme une sensation de manque qui pousse à agir pour retrouver un équilibre. Par exemple, la faim pousse à manger, la solitude à rechercher du lien, ou encore l’ennui à chercher une activité.

Les chercheurs distinguent généralement trois grandes catégories de besoins fondamentaux :

  • Les besoins physiologiques correspondent à ce qui est nécessaire à notre organisme pour survivre de manière immédiate : se nourrir, dormir, respirer, se protéger.
  • Les besoins biologiques correspondent à cinq besoins primaires associés à la survie de l’espèce humaine (récupérer de l’information sur l’environnement, manger, avoir des relations sexuelles, avoir un statut social et pouvoir se reposer). Chaque fois que l’un de nos besoins est comblé ou satisfait, le striatum (l’une des structures cérébrales les plus anciennes de notre cerveau) émet de la dopamine, la fameuse hormone du plaisir.
  • Les besoins psychologiques concernent le développement personnel et le bien-être mental. Parmi eux, on retrouve le besoin d’autonomie (se sentir libre de ses choix), de compétence (se sentir capable) et d’appartenance sociale (avoir des liens avec les autres). Ces besoins sont essentiels pour se sentir épanoui.

Ces besoins sont universels et relativement stables dans le temps.

À ces trois catégories de besoins fondamentaux, nous en ajoutons une quatrième qui est celle des besoins artificiels. Ces besoins sont associés au consumérisme qui correspond à une tendance immodérée d’acquérir, de dépenser ou de consommer des biens. Nous parlons alors de société hédonique qui repose sur des valeurs matérialistes avec une recherche de plaisir immédiat, du confort et du soulagement rapide (ex: l’achat impulsif, le service de livraison en un clic.

La problématique de ces besoins artificiels est qu’ils sont insatiables, nourris par l’obsolescence programmée ainsi que par la publicité et les réseaux sociaux qui nous incitent sans cesse à consommer. À peine ai-je ma nouvelle paire de baskets aux pieds que je suis déjà en train de regarder la prochaine à adopter. C’est un cercle sans fin et destructeur car toutes ces nouveautés impliquent d’extraire de nombreuses ressources et d’utiliser beaucoup d’énergie fossile (donc polluante) pour leur production.

Si nous sommes sensibles à la nouveauté, c’est en partie lié au fonctionnement du striatum. Autrefois utile pour survivre dans un environnement impacté par les pénuries, ce mécanisme est aujourd’hui détourné et amplifié par le marketing et les réseaux sociaux. Il transforme nos pulsions biologiques en « besoins artificiels », nous poussant à renouveler des objets encore fonctionnels (smartphones, vêtements) par un désir de statut social.

Dans cette perspective, comment repenser l’innovation ?

Trouver des solutions qui répondent à plusieurs besoins 

Pour redéfinir l’innovation, nous avons deux niveaux d’actions :

  1. Prioriser la satisfaction des besoins fondamentaux
  2. Satisfaire ces besoins par des solutions soutenables qui reposent sur :
    • Leur durabilité à travers leur procédé de fabrication (économie circulaire, low-tech, matériaux bio-sourcés,…).
    • Les satisfacteurs synergiques : Ce sont les piliers de la sobriété. Une seule solution nourrit plusieurs besoins simultanément sans nuire à la planète.
    • L’universalité, c’est-à-dire des solutions qui reposent sur des biens, services, activités et relations qui améliorent la santé physique et l’autonomie dans toutes les cultures.

Exemples :

Le vélo ou les mobilités douces, comme déployées par le programme Mon trajet vert. Ils répondent au besoin de déplacement (subsistance), améliorent la santé (protection) et favorisent la découverte de son environnement (liberté/identité).

Les matériaux biosourcés dans le bâtiment. Ils répondent au besoin de logement et de confort thermique (subsistance), limitent l’exposition aux polluants volatils pour une meilleure qualité de l’air intérieur (protection) et valorisent les ressources ainsi que les savoir-faire de nos territoires (identité/appartenance).

Mais aussi objets réutilisables, habitats sobres, numérique allégé… Autant d’exemples d’innovations qui cherchent moins à « en faire plus » qu’à répondre justement à nos besoins. Face aux enjeux environnementaux et sociaux actuels, le défi n’est plus de créer de nouveaux besoins, mais de concevoir des solutions durables et capables de répondre à plusieurs besoins à la fois, comme les activités collectives, les espaces de partage ou encore les initiatives locales tout en préservant notre environnement.

À l’échelle individuelle, cette transition passe par une prise de conscience : se demander si un achat répond à un besoin réel, prendre le temps de différencier envie et nécessité, ou encore valoriser ce qui nous apporte un vrai épanouissement et bien-être.

« En comprenant les mécanismes qui façonnent nos besoins, nous pouvons enfin choisir des innovations qui concilient bien-être humain et respect des ressources de la planète. »

Andréa Boisadan, enseignante-chercheuse à CESI École d’Ingénieurs